C’est une phrase que j’ai entendue… et que je comprends.
Mais si on regardait ce qu’il y a vraiment derrière ?
On imagine souvent qu’un livre auto-édité coûte “presque rien”. Après tout, pas d’éditeur, pas d’intermédiaire, juste un auteur, un clavier et une bonne idée. En réalité, c’est un peu comme dire qu’un marathon consiste simplement à “mettre un pied devant l’autre”.
Alors prenons un cas très raisonnable : 11 mois de travail, tous les jours ou presque, à raison de 6 à 8 heures quotidiennes. Cela représente entre 2 000 et 3 000 heures d’écriture, de doutes existentiels, de corrections obsessionnelles et de discussions intérieures avec des personnages qui, eux, ne comptent pas leurs heures. Si l’on valorise ce temps au simple SMIC horaire, on obtient déjà un coût de production oscillant entre 27 000 et 36 000 euros.
Oui, avant même d’avoir imprimé une seule page. Mais l’écriture n’est que la première couche du mille-feuille. Vient ensuite la correction. Parce qu’un auteur, contrairement à une légende tenace, ne voit plus ses fautes après la quinzième relecture. Un correcteur professionnel, lui, voit presque tout — nul n’est parfait — et se rémunère pour ça.
Puis la mise en page, car un livre mal formaté donne envie de le refermer avant même d’avoir compris le prénom du protagoniste.
Ensuite, la couverture : élément crucial, puisque le lecteur jugera votre œuvre en exactement 1,7 seconde, soit le temps nécessaire pour décider qu’un autre livre “a l’air mieux”. Et même en admettant que l’on sache concevoir soi-même la mise en page et la couverture, avec l’aide bienveillante d’un proche “qui s’y connaît en informatique”, cela ne les rend pas gratuites pour autant.
Cela signifie simplement que le coût financier se transforme en dette affective, généralement remboursable en repas, en services divers ou en promesse cadeau du type “je te dédicacerai mon livre”. Une autre forme d’économie, disons.
Et puis commence la partie la plus sportive : exister. Car publier un livre sans promotion revient à ouvrir une boutique au milieu d’un désert en espérant du passage. Il faut donc alimenter les réseaux sociaux avec une régularité quasi monastique, créer du contenu, répondre aux messages, maintenir un site internet, comprendre des algorithmes capricieux et, occasionnellement, supplier poliment des inconnus de s’intéresser à votre travail.
Ajoutons à cela les salons du livre : déplacements, hébergements, stands, repas approximatifs et journées entières passées à sourire derrière une pile de livres en espérant que quelqu’un s’arrête sans demander où sont les toilettes. Coût financier non négligeable car je favorise les salons bien-être assez coûteux. Il ne faut pas oublier non plus l’impression des ouvrages, le stockage (car les cartons prennent mystérieusement toute la place disponible), les abonnements annuels divers et variés (site, distribution dilicom etc) la promotion quand on peut, les commissions ouille ouille des plateformes, et cette subtile réalité : vendre un livre ne signifie pas toucher le prix affiché loin de là.
Et enfin, vient le moment délicat : le prix. Car malgré tout cela, il arrive qu’on vous explique, avec une sincérité désarmante, que 27 euros pour un livre de 486 pages en grand format, “ça fait cher”. Ce qui est parfaitement entendable. Chacun a ses priorités, ses contraintes, et ses seuils psychologiques. Mais l’étrangeté humaine reprend vite ses droits : ces mêmes personnes n’auront parfois aucune hésitation à acheter ce même contenu découpé en deux tomes distincts à 17/20 euros chacun. Sans doute parce que 20 euros, répétés deux fois, sont plus rassurants que 27 d’un seul coup. La mathématique émotionnelle est une discipline encore mal comprise.
Au final, l’auto-édition ressemble moins à un raccourci qu’à un cumul de métiers : auteur, correcteur, graphiste, marketeur, logisticien, commercial, community manager… le tout pour un salaire théorique qui ferait passer un stage non rémunéré pour une opportunité en or.
Mais alors, pourquoi faire tout ça ? Parce qu’au milieu de ce grand déséquilibre économique subsiste quelque chose d’irrationnel : le plaisir de créer, la liberté totale sur son texte, et ce moment très précis où un lecteur inconnu vous dit que votre livre lui a fait quelque chose. C’est touchant ! Et, étrangement, ça ne se calcule pas en euros. Même si, entre nous, ça ferait quand même du bien.